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je raconte la petite histoire d'une famille creusoise

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maman

I MAMAN

Un portrait dune femme qui aurait pu ressembler à Agatha Christie, figure sur la quatrième de couverture. Le bouquin entre parfaitement dans son sac de « grand-mère ». Son fils lui a offert  le livre espérant qu’elle se mette aussi à écrire.

Le moment est venu, elle ne peut plus reculer et  entre dans un silence pesant. Il ny a pas de sonnette.

Quand elle commence à écrire, elle ne pense plus à lhorloge qui avance, à la lumière du jour qui tombe ou au soleil qui brille dehors. Elle senferme dans la pièce entourée des murs de livres. Les livres sont ses compagnons silencieux qui prennent vie dès quelle en ouvre un. Quand elle écrit elle ne dit pas tout de suite « je », l’émotion vient petit à petit.

Elle pense que la plupart des personnes ne devraient pas chercher à remplir les points de suspension. Sa mère était ainsi : elle devinait ou le croyait et faisait les questions et les réponses.

Dans son cas, « en placer une » avait été difficile. Enfant, elle napprit pas à nager ; forcée à aller à la piscine, elle dut se jeter à leau en tenant une barre pour bien remonter, sa mère tournant autour de la piscine avec sa cape orange. Elle avait une phobie sociale. Pendant ses études, elle aurait aimé avoir un lien privilégié avec une personne de confiance. Elle se sentait jugée, analysée, en miettes, une personne timide et émotive pour les personnes sûres delles.

Sa mère travaillait à domicile, installant son cabinet dentaire au rez-de-chaussée et aimait organiser des repas, des menus pour ses relations, dans sa belle maison au goût bourgeois. La salle dattente devenait le lieu de réception, les chaises enlevées des murs. Elle était très élégante.

Sa mère, élégante et perfectionniste, était une figure à la fois admirée et redoutée. Les journées étaient rythmées par le travail au cabinet dentaire, les réceptions et les tâches domestiques impeccablement orchestrées.

 

Elle, sa fille, avait appris à se faire discrète, à se glisser dans les interstices de ce quotidien bien huilé, trouvant son espace dans la lecture et l’écriture. Elle a des souvenirs : un spectacle où elle senfuit devant la marionnette du loup du « Petit Chaperon Rouge », une morsure infligée à G. qui lui vole la vedette à l’école maternelle et où elle reçoit une gifle carabinée de sa mère, prévenue par une institutrice scandalisée.

 

 

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Elle se souvient s’être brûlée la main avec le fer à repasser de linstitutrice corse devenue une amie de ses parents, Mademoiselle P., qui la garde un soir. Elle aussi veut repasser son serre-tête rose qui fond sous la chaleur, enfin seule, elle peut accéder à ces objets mais ce ne sont pas des jouets. Mademoiselle P. est dans son petit logement de fonction tout gris et lui offre le livre « Le Ballon rouge » et « Crin blanc ». Les gamins de l’école primaire ne lui inspirent pas confiance, sauf Muriel, qui ne se mouche pas souvent. Les institutrices sont méchantes ou apeurées, sauf Madame J.

Elle est la fille de la dentiste. Cela aide.

 

Comme tous les mercredis depuis quelques mois, je quitte la banlieue « Est » pour un beau quartier de Paris, vers la porte d'Auteuil. Je vais voir ma mère âgée, qui écrit son journal, et c'est maintenant ce qui nous relie, comme elle le dira : 'tu as bien mon journal? » que je recopie car  elle écrit au crayon sur le dos de diverses feuilles.

Une fois, elle me proposera du thé, mais la plupart du temps, c'est moi qui m'en fais un. Ce qui l'intéresse, ce sont les vêtements qu'elle a commandés pour moi. Elle veut que je les essaye devant elle, elle veut voir ce qui ne va pas. C'est son jeu favori avec moi. Je m'engouffre dans le coin cuisine miniature et j'ai du mal à en sortir. Je cherche un peu de chaleur autour de la minuscule table, sur le tabouret minuscule. Je n'ai pas envie de quitter ce reste de semblant de vie familiale. Ma mère a changé de sujet. Je ne sais pas si elle m'écoute. Elle va peut-être dans sa chambre remplie de paperasserie, vêtements et objets, dans le deux-pièces cuisine où elle vit. C'est son lieu intime.

Voici ses textes qu’elle me confiera, aujourd’hui je les partage. Elle a écrit pour ses petits-enfants.  Partager les textes de ma mère me permet de préserver sa mémoire et renforcer les liens avec des lecteurs que j’imagine familiers. Ce sont des souvenirs précieux et des leçons de vie, un héritage. Je souhaite aussi valoriser son travail d ‘écriture et honorer ses efforts.

Il y a quelques années, à sa demande , j'ai entrepris de classer les photos de famille qu'elle entreposait dans son appartement, son ancien cabinet dentaire transformé en garde-meuble.

 

Je suis tombée sur un trésor : les photos de ma mère à différents âges. Sa beauté était stupéfiante. Jeune, elle rayonnait avec sa chevelure brune éclatante. Puis maquillée et bien vêtue, elle dégageait une beauté fine et mature. J'étais fascinée par tant d'éclat, une beauté hypnotique. J'ai maintenant ces photos dans la galerie de mon portable.

 

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Un jour, en lui rendant visite à Paris, dans son appartement, je l'ai découverte toute menue et gracile. Elle a croisé mon regard surpris et inquiet, acquiesçant d'un air résigné, semblait-il.

 Outre les trésors de ses photos, des vêtements anciens abandonnés dans ce garde-meuble m'ont également surpris. Ma mère était-elle si fragile que la taille de ses vêtements me paraissait tellement étroite ? J'ai toujours été impressionnée par la stature psychologique de ma mère, mais son physique la ramenait à une stature de poupée. 

  

Ma mère, avec ses patients, eux, bouche ouverte, tels des oisillons, leur donnait des conseils de tous ordres. Ils ne manquaient pas de lui parler de leurs difficultés avec leurs enfants, rejetés de l'école, en rupture. Elle soignait des communautés, ayant un peu travaillé en Algérie, avant la guerre.

Les gens se confiaient à elle, l'invitaient, lui offraient des cadeaux, mais s'ils le pouvaient, ils payaient. Parfois, elle m'envoyait porter des relevés d'honoraires dans telle petite cité des hauts de G., au nom à la Marcel Pagnol, mais au cadre plus austère, le Parc des Sources.

Les émotions étaient malvenues dans la sphère du travail, mais elle, n'ayant pas de comptes à rendre (elle ne voulait surtout pas reproduire ce qu'avait vécu son père, fonctionnaire au bureau de la perception) ,elle pouvait être responsable de son langage, sans censure.

Elle écoutait mon père raconter ses journées avec de dégoût et  rejet de cet univers entrevu dans son enfance.

Elle s'intéressait aux histoires des gens, leur cadre, leur passé, leur présent, parfois elle faisait le lien entre d'autres acteurs de la vie sociale. Leurs petits cadeaux créaient un musée imaginaire et enfantin, sans valeur autre que celle qu'elle leur accordait : untel lui offrit une reproduction peinte de ses mains, un autre, des dragées du baptême du petit dernier. Elle conservait pieusement ces reliques.

Je n'ai pas pensé à les rassembler ou bien j'ignore leur provenance, et ils font partie des souvenirs de famille. Elle produisait de l'émotion lors du soin de ses patients, qui se sentaient pris en charge.

Mais le geste chirurgical n'était pas ma tasse de thé et je l'ai fui, nous l'avons fui, mes frères et moi. Les émotions étaient trop ambivalentes, la peur parfois présente. Je ne sais toujours pas si c'était un bien ou un mal de souffrir, ou bien si nous sommes endurcis.

Nous avons des livres d'anatomie et des outils dentaires, c'est bien leur nom.

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Maman nous soigne les dents, elle se penche sur nous et il faut ouvrir la bouche à s'en décrocher la mâchoire, mais on ne peut pas fermer les oreilles et elle nous dit nos quatre vérités, c'est le moment, elle nous tient. J'ai des caries car Papi m'achète des bonbons. J'ai les dents qui se chevauchent ; elle examine mes dents une par une, il y a toujours quelque chose à faire. Nous sommes des clients comme les autres. Nous avons des rendez-vous, faisons semblant d'attendre dans le salon. Les enfants y passeront aussi, mais peu, le temps qu'elle classe la qualité de leurs dents. Le fluor est passé par là, en comprimés, trop tard pour ses enfants.

Ils sont à la piscine  en Creuse, où ma mère nous emmenait les chaudes journées de vacances. Elle conduisait alors une 2CV.  Je me souviens d'elle, debout au bord de la piscine. Ni elle ni sa mère ne savaient nager, mais à chaque voyage au bord de l'eau, le choix du maillot de bain devenait une obsession pour elle.

Je ne me souviens pas l'avoir vue descendre dans la piscine, ni rire ou avoir peur avec nous. Un jour, je ne voulus plus aller au cours. La méthode radicale de sauter dans l'eau tenu par une perche me semblait insurmontable, comme un acte de kamikaze.

 

La robe de ma mère n'était pas portée à St Tropez mais à B. plage, accompagnée d'un foulard de chez Torrente, années 80.

Ma mère prenait des rendez-vous chez l'esthéticienne, dont je me souviens la boutique aux murs recouverts de liège. La douceur et la protection du lieu contrastaient avec l'expérience parfois désagréable. La dame, mère d'une fille de ma classe, m'envoyait en plein visage un brume que j'appréhendais et qui m'étouffait. Ensuite venaient les masques mentholés ou toniques, semblant sortir du congélateur, suivis des crèmes apaisantes, comme récompense et signal de fin de séance.

Le mari de l'esthéticienne, kinésithérapeute, m'impressionnait par son regard, que je trouvais voyeur. Ma mère m’envoyait chez lui et ne comprenait pas mes réticences, puis je n’y allai plus et elle dut s’en excuser en se moquant de moi.

C'était le SPA d'autrefois. Après ces séances esthétiques, je ressortais avec l'impression de ne pas être moi-même. Ma mère m'emmenait aussi chez un médecin pour me mettre au régime ou modifier mon comportement. J'ai eu des ordonnances de comprimés censés couper la faim et de pilules placebo destinées à me rendre aimable. Ces médicaments me donnaient un sentiment d'irréalité. J'étais une Alice des années 70, portant des ensembles de jersey monochrome jaune canari.

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Ma mère "jouait sur tous les tableaux". Elle voulait répondre à tous les critères de la femme moderne parfaite : travail, indépendance, famille, beauté. Elle commandait les

fameux produits X. Nous recevions des paquets, ouverts comme des cadeaux-surprises, et découvrions dans les boîtes emplies de paille blanche synthétique des lotions au concombre, des shampoings à la camomille, des crèmes à l'avocat et d'autres parfums alléchants.

Ceci est un extrait du  journal écrit par ma mère, Colette.

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« Je travaille dans la chambre du rez-de-chaussée, dont les volets restent ouverts. Un lit au matelas de plume, un buffet verni, la table face à la fenêtre, et le facteur, dans l'embrasure de la fenêtre, à heure fixe, sur sa bicyclette. Il apporte les devoirs de vacances corrigés, s'enquiert des progrès, des notes, des devoirs qu'il emporte. Il fait une digression, je l'ai attendu, il fait halte, nous discutons quelques minutes. Il est onze heures et il lui reste encore quinze kilomètres à monter, dans la côte voisine »

Le télégramme est arrivé : naissance de ma cousine Catherine, très loin, à Paris. Joie, vie nouvelle ! Curiosité, impatience, ce bébé bien réel ! Françoise, ma mémé, écrit dune belle écriture penchée avec le porte-plume un peu long, à lencre noire, sur une feuille de papier grisâtre. Papier et encre ont été achetés à l’épicerie ambulante.La lettre doit être vite postée à la gare ! Allons, en vélo ! Tant pis si en roulant trop vite, je rate le croisement qui traverse la route ! La lettre et moi tombons dans le fossé dans un vol plané, fossé herbu et piquant. Je me relève, lettre en main. En quelques coups de pédales sur la route goudronnée, en roue libre, la lettre tombe dans la boîte postale. Bientôt, le bébé aura les félicitations de toute la famille.

« Je respire encore le parfum des cours de grec. Nous étions le petit groupe de filles qui avaient fait le bon choix, le seul, différent de celui du vulgus pecum. Comment le dire en grec? N'existait pas ici de mélange. À quoi m'a servi le grec? D'un point de vue matérialiste, à rien, si ce n'est que ce fameux parfum des cours de grec me fit toujours détecter les gens qui l'avaient connu.

 

D'un point de vue intellectuel, comprendre très jeune qu'il existait des gens dont je ne connaissais rien, ni le son de la voix, ni la musique, dont je comprenais moyennement le mode de vie, auquel je ne pouvais m'identifier et dont l'écriture même était un défi, et comprendre que pourtant bien que tout à fait autre, ce qu'ils avaient écrit, j'aurais pu l'écrire tant cela semblait simple et qu'à travers le temps je les écoutais encore. Quoi, me fit surtout écouter sinon comprendre à travers le temps l'écho de parole aux

accents inconnus; écrites en lettres qu'il suffisait d'apprendre pour savoir qu'ils étaient semblables à nous. » écrit-elle.

 

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Sur un mur d'une école de ma ville, il y a une œuvre d'art, d'un auteur anonyme. C'est le dernier wagon d'un train vert et gris avec sa lanterne rouge, sa porte qui donne sur les rails. Il se découpe dans la campagne, sur un ciel bleu plus grand qu'il est pourtant difficile d'imaginer dans cette ville banlieusarde, dans cette rue bruyante, pleine de

voitures. Il suffit de regarder ce tableau grandeur nature et on est sur la voie de chemin de fer, derrière le train qui ne doit pas aller vite mais qui pourtant est parti sans nous. »

 

« Un costume dhomme ? Sur mesure, bien sûr. Mais se procurer du tissu, tout dabord. Une jupe pour l’été ? Un mètre de tissu de coton pour une jupe dite paysanne”. Maman réfléchissait pendant quinze jours. » raconte Colette sur la couture.

« Tout était difficile. Heureusement, une fille de la rue, très habile, était capable de couper dans un mouchoir de poche tout un vestiaire. Elle avait dix-sept, dix-huit ans, mais quel talent. Elle avait appris dune femme venue sinstaller après-guerre dans la ville, qui vendait des tissus pas moches du tout, avait beaucoup de goût et savait bien tailler les patrons. Elle sappelait Jeanne D.

Mais c’était bien trop cher pour nous, car maman comptait tout. Il fallait avoir la peau pas fragile : ah, la laine de mouton pour les chaussettes ; le cuir tanné, accepter ce quon avait (ah, mon pardessus fait dans un tissu magnifique – ancien pardessus de mon père – mais tellement raide) et il ne fallait pas faire de remarque. »

« Dans le cas du pardessus, les boutonnières étaient trop petites pour les boutons, mal cousues, sans queue (queue de rat de boutonnière, sert à fermer un bouton). Mais qui aurait râlé pour ça ? Je ne supporte plus que le cachemire. Javais un manteau – un point, cest tout, des galoches et des chaussettes de laine, car il ne serait pas venu à lidée quil puisse exister des laines plus douces. »

Sur la plage d’Etables sur mer en Bretagne, Colette étudie pour l’examen dentaire d'octobre. Il ne fait pas très chaud.

«  Une petite fille court à quatre pattes et cherche des mégots et des coquillages. Elle a un an et surveille sa mère du coin de son œil clair, car son rêve, c'est d'aller vers l'eau. Elle est pieds nus et porte une robe de coton rayée blanc et bleu. La mère lit et surveille du coin de son œil sombre le rêve de la petite fille. »

« Elle a 13 ans, elle est très jolie, ses yeux sont verts si on les regarde attentivement. Elle est un peu perdue car ce n'est pas une sinécure d'être l'aînée d'une famille nombreuse, avec des parents qui travaillent. Elle est seule et quand elle n'est pas contente, elle engueule le portrait qui est dans sa chambre. Je l'aime. Amour

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