je raconte la petite histoire d'une famille creusoise
August 10 2018
Je dois taper un courrier à la machine à écrire. Je glisse la feuille entre les mâchoires serrées édentées du rouleau en la plaçant d'abord , droite , en arrière. Je tourne le bouton latéral et la feuille commence à apparaître de quelques centimètres , prête à recevoir la frappe. Je tape sur les touches et le cliquetis claquant laisse les lettres noircies se former .J'ai d'abord vérifié si le ruban était bien encré et j'ai de l'encre sur le bout des doigts. Maman m'a dicté le texte, souvent une requête ,une demande réitérée, quelque chose qui cloche, et sur lequel , maman veut avoir une réponse. Quoiqu'il en soit , elle me demande toujours de terminer par une salutation qui est un soufflet , formule polie de "à bon entendeur salut" mais « salutations distinguées ».
Le cabinet du temps de l’école et du collège
Maman a son cabinet dentaire à la maison . Les patients (clients des années 60-70) sonnent à l’interphone, traversent la partie du jardin recouverte de cailloux, livrés par camion. Après avoir piétiné le sol du bruit caractéristique, ils sonnent à la porte, décorée de fer forgé, et sont admis dans la petite entrée . Leur rendez-vous est vérifié et la porte du salon leur est ouverte, 2 ème porte de l’entrée. La 1ère porte est le cabinet dentaire, les murs sont d’un blanc cassé , au sol , le lino est rouge marbré. Un grand dessin , un canevas peut-être , est sous verre , représentant un héron et des joncs, et fait face à l’appareil qui trône au milieu. Tout autour sont les meubles bas de métal brillant blanc qui contiennent les instruments et les produits. Parfois , j’aide maman, je sais mélanger la poudre blanche d’oxyde de zinc, et le liquide d’ eugénol, pour faire le ciment qu’elle appelle eugénate, antiseptique et pansement; Maman met souvent des pansements. Je respire l’odeur de clou de girofle. Je dois aussi parfois trouver les fiches classées par ordre alphabétique. Je fais rire maman , car par l’encoche prédécoupée de la carte blanche lignée et remplie d’écriture, apparait le regard de Racine, Voltaire ou Corneille, personnages d’un billet de banque glissé en premier versement. C’est une histoire de famille , ma cousine plus âgée que moi, étudiante dentaire, y fait ses premières armes et nous plaisantons autour d’histoires de filles. Maman a une collection de blouses blanches, achetées par lot chez Emaüs. La grande porte - fenêtre laisse entrer la lumière, immense sapin au premier plan. La pièce d’à côté est la salle d’attente, chaises élégantes au crin noir, la cheminée ouvre la pièce. A Noêl, la salle d’attente devient salon, le sapin est installé , le salon est à nous, enfants excités , frères ne tenant plus , cherchant la cachette des cadeaux. Parfois descendant de ma chambre, je croise des clients. Je ne ne suis pas chez moi dit maman. Quand j’ai rendez-vous, je m’assois dans le salon, je joue à être une cliente, maman joue le jeu, distante.
De l’autre côté de l’entrée , il y a une porte pour la cuisine où le samedi , nous sommes assis pour le steak, frites, salade. Les escaliers montent de l’entrée au 1er, partie privée. Au fond de la petite entrée , encore une porte , elle descend à la cave et ouvre sur le cagibi sombre où maman développe les radios.
Temps
Maman a des agendas où elle note tous les rendez-vous. Pour son anniversaire , bien plus tard quand elle reprend son activité , son frère y écrit des lignes , à sa retraite il lui offre 60 roses.
Humour
Maman a un humour sarcastique , elle donne des sobriquets, je n’ai pas conservé cet humour car il est mal vu auprès de mes collègues psy. Dans cet humour il y a deux messages opposés qui ne peuvent être compris par tous .
Lecture
J’ai un tas de livres à lire , commandés exprès pour les vacances. J’ai les romans policiers que m’a donnés E.
Papi me reprenait si jamais je regardais la T.V. à B. m’enjoignant d’aller faire du sport , lui regardait les documents animaliers, le Tour de France et les actualités à table. Le soir , comme sa chambre de B donnait sur la cuisine et la TV, nous baissions le son et la tête s’il se relevait ,d’un air mi -mécontent , mi- moqueur , nous, pouffant sous cape, les soirs de westerns .
Téléphone
Mamie téléphonait en cachette et raccrochait si papi arrivait, culpabilisée .
Maman téléphonait , retraitée , pour raconter ses conférences, heureuse de transmettre ce qu'elle avait appris.
Famillle
Maman et mamie racontaient au téléphone les nouvelles de tous , les intéressés étaient souvent surpris que tout se sache.Les informations étaient diffusées , les protagonistes pensant se confier dans une certaine intimité.Il fallait donc trier ce qui était dit. Quand elle travaillait maman m'oubliait au bout du fil , posait le téléphone , sans raccrocher , ni rappeler. Ce n'était pas l'usage actuel de portable.