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je raconte la petite histoire d'une famille creusoise

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extrait

J'ai passé une bonne partie de ma scolarité primaire, du CE1 au CM2, dans une petite école catholique, Sainte Jeanne d'Arc. À l'exception d'un passage horrible dans une école publique pour le CP, j'étais restée attachée à l'ambiance bon enfant et bienveillante de mon école religieuse pendant les années soixante et soixante-dix.

Cette ambiance à l'école me réconfortait. Je travaillais bien et avec plaisir, j'aimais maîtresse et camarades, les jeux et les devoirs. Mais la ville avait bien changé. Plus de bouquets de lilas à offrir à l'institutrice, plus de grandes maisons ; la circulation avait envahi l'espace et l'air était irrespirable. Aller à l'EME en dehors de la ville m'offrait une bouffée d’air. Lorsque je devais rester dans le centre-ville où j'habitais pour des raisons familiales, j'étais fatiguée du bruit et de la pollution. Marcher vers l'EME me donnait l'illusion d'être dans la campagne de mes vacances d'enfant creusoises.

 

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Arrivée à l'EME de G, en même temps que je perdais mon père et revenais dans la maison familiale, au grand dam de ma mère qui me faisait payer ma fuite de leur foyer à vingt ans. Grâce à mon diplôme enfin obtenu de rééducatrice du langage, je rencontrais une chef de service au ton compassé et un directeur un peu farfelu, il s'agissait d'un remplacement. Après deux ans de galère en banlieue pour des contrats très courts, j'étais contente, bien qu'anxieuse de la durée encore une fois. À ce moment-là, je suivais des soins pour avoir un enfant et j'étais assez épuisée par diverses interventions.

J'avais obtenu mon diplôme trois ans auparavant et avais enchaîné les remplacements en centre municipal, libéral, centre de sécurité sociale et tenté un peu de libéral dans min propre cabinet sans filet de secours. J'avais envoyé des annonces dans des instituts pour enfants inadaptés et obtenu cette réponse, tout près de la maison de mon enfance où j'étais revenue.

Je suis allée à la convocation, je me rappelle de cet entretien. On était en mars-avril, peu avant Pâques1986.

J'avais fait mon mémoire de fin d'études sur "Les troubles sévères du langage" et cette question m'était familière. J'étais pleine de bonne volonté. On m'a prévenue que la personne que je remplaçais venait d'avoir un enfant. Il y avait la rumeur qu'elle ne reviendrait pas. J'étais contente de l'entretien ; j'avais accroché avec le directeur, plutôt sympathique. Il avait été sensible à mes difficultés sur le plan de la santé.

 

Je n'ai pas vu de psychiatre ni de psychologue pour cette rencontre, ce qui donnait un ton bon enfant, sans jugement, semblait-il. Pourtant, j'étais assez déprimée et je crois que j'étais habillée de noir, de manière plutôt stricte.

Je pensais que cette couleur était la mienne alors que, brune aux yeux clairs, au teint clair, des teintes plus douces auraient été plus adéquates. Mais c'était un côté gothique que j'avais conservé de l’adolescence.

On m'avait choisie car j'habitais assez près, le directeur m'avait indiqué le chemin, sans doute une question de chance. J'avais rédigé un curriculum vitae, notant mes expériences, le sujet de mon mémoire et les stages effectués. Le directeur avait apprécié le parcours d'une professionnelle sans bagage psychologique, issue de la filière orthodoxe de Borel-Maisonny. Cela l'amusait aussi de me voir me confronter à des handicaps qui me dépassaient. Il me donna un recueil pour reconnaître la psychose de l’enfant.

 

 

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Ce que je gagnais me suffisait à peine pour vivre depuis l'obtention de mon diplôme, et je continuais les petits boulots pour m'occuper d'enfants sur le temps extra-scolaire. J'avais payé un loyer, j'avais faim et mangeais le lait en poudre au centre pour enfants, n'ayant pas grand-chose dans ma lunch box. Mes parents m'aidaient encore, mais le pire avait été le loyer en libéral d'un studio où j'avais cru bon de mettre de la moquette rose et d'avoir des cartes de visite vert amande.

On m'a dit de m'installer dans un bureau qui ressemblait à un placard ou à un cagibi. Il n'y avait pas beaucoup de jouets, seulement quelques-uns récupérés, comme un vieux garage sans voiture, un boulier, des images des années soixante ou soixante-dix pour stimuler le langage, un ouvrage de lecture dont je me rappelle le titre : "Le Coin Lecture", et sans doute un livre de la méthode Borel-Maisonny pour la lecture avec les gestes et les photos.

Ce qui m'a frappée, c'étaient les dossiers de la professionnelle que je remplaçais. Elle remplissait ses notes toujours avec ce qu'elle avait sous la main, le plus souvent des feutres de couleur ou des crayons à papier, et le papier était aussi de la récupération.

La première tâche que me demanda la responsable, celle qui avait dit que les enfants qui venaient étaient très intelligents (je me souviens du regard complice du directeur ensuite, lorsqu'il m'a regardée en sortant et commenté avec quelques mots que l'entretien s'était bien passé). Très obéissante, je fis ce qu'elle me demandait sans bien comprendre.

Ensuite, cette dame me demanda ou me conseilla de reprendre le même emploi du temps et les mêmes activités que la personne que je remplaçais. Je rencontrais donc une éducatrice avec qui je recevais des enfants en groupe. Celle-ci me montra le fonctionnement d'un appareil préhistorique avec des films fixes dont les images semblaient venir des années soixante. C'était une méthode de français pour enfants étrangers qui s'appelait "Bonjour Line".

C'était une méthode supervisée par le professeur Guberina de la faculté de lettres de Zagreb, directeur de l'institut de phonétique.

J'étudiais la préface. Cette méthode avait été conçue dans les années cinquante, ce qui me plongeait encore plus dans le passé.

Les histoires étaient conçues pour des enfants d'au moins huit ans de ces années-là . C'était fascinant de plonger dans ce matériel pédagogique rétro, imaginant comment les enfants d'alors apprenaient le français.

 

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En sixième, au collège, j'avais moi-même appris l'anglais et l'allemand par une méthode audiovisuelle, cela me rappelait ce temps-là, une quinzaine d’années avant. Le seul problème était qu'à l'EME, les enfants étaient en général français. L'idée était donc de leur apprendre leur langue maternelle comme une langue étrangère, ce qui me semblait assez fou.

Mon travail était donc simple : comprendre comment glisser le film. Le plus dur était de transporter le projecteur et l'éducatrice m'aidait à rassembler les enfants. J’allais alors dans une autre salle plus grande qui sentait le moisi, à moitié enterrée et donnant sur un patio, avec des fenêtres donnant sur la salle de restauration.

La personne que je remplaçais, dont je devais suivre la démarche, demandait aux enfants de répéter chaque phrase du dialogue. Cela me semblait possible si le français n'était pas leur langue maternelle. Je faisais donc cela sans adhérer pleinement.

 

La personne avec qui je travaillais semblait imperturbable et peut-être sentait-elle mon désarroi. Elle me demanda pourquoi je faisais ce groupe sans y adhérer, ne semblant pas intégrer le fait que je n'étais que remplaçante. Toujours est-il qu'elle profita de la situation pour se défiler et demander à ne plus venir, ce qu'elle faisait déjà sans enthousiasme. Ce groupe prit fin à la rentrée suivante, alors que le remplacement se poursuivait. Je me retrouvais dans le petit bureau avec l'énorme projecteur et les bobines de films des années cinquante.

Le trajet pour rejoindre l'EME était déjà une forme d'exclusion, relégué dans une impasse, aucun magasin proche n'était accessible. Les enfants et le personnel devaient passer la journée ensemble. Les voisins étaient des discrets retraités dans des pavillons, tout était silencieux, peu de transports en commun desservaient l' endroit.

Le centre ville était loin et paraissait inaccessible. Les enfants venaient par un système de ramassage avec un trajet, des horaires et tout un financement. Les parents devaient accompagner leur enfant à un point de ramassage.

Les employés qui avaient une voiture pouvaient s'échapper rapidement, ce qui commençait dès qu'ils mettaient le pied dans leur véhicule, enfin seuls, loin des autres. Le trajet était un purgatoire plus lent pour retrouver les magasins, les banques, les cafés, les supermarchés, tout ce qui faisait la vie quotidienne pour ceux qui rentraient à pied ou en bus de la RATP dont l’arrêt était éloigné et la fréquence aléatoire.

L'ambiance à l'EME semblait isolée et déconnectée du reste de la ville, un endroit où le temps semblait s'écouler différemment, loin de l'agitation urbaine.

Je fus présentée au professeur des écoles car là encore, la fille que je remplaçais collaborait avec ce garçon qui animait une classe dont les enfants  avaient des difficultés d’apprentissage.

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Certains enfants avaient des troubles du comportement. J'accrochais avec l'enseignant qui apportait son soutien de façon active aux élèves. La lecture posait problème, ainsi que le fait de rester assis et attentif, d'écouter et de répondre aux questions. Jean-Blaise mettait en évidence les difficultés mais laissait une trace respectable dans les cahiers des élèves, et recevait les parents. Le jour où les parents venaient était très stressant car ils exprimaient leur déception. Certains enfants avaient du mal avec les concepts et ne mémorisaient pas, tandis que d'autres étaient capables de lire.

Le directeur me demanda de façon bon enfant si j'avais pris mes marques. Il finit par avouer qu'au vu des difficultés des enfants, je faisais de la figuration. Il est possible qu'il pensait cela également de l'instituteur. Cela donnait le ton.

À plusieurs reprises, ce directeur m'a aimablement proposé de me raccompagner, sans doute s'ennuyait-il. D'autres avaient cette tendance à prendre pitié de ceux qui rentraient à pied.

La dame responsable avait pris le temps de me faire visiter les locaux grisâtres. À une remarque de ma part, elle répondit qu'une équipe d'adultes handicapés était responsable de l'entretien et qu'il ne fallait pas trop en demander. Je finis par rencontrer la fille que je remplaçais, qui était évoquée de façon légendaire. Je fus surprise de sa beauté : une jeune femme mince, brune et très élégante, quoique modeste. Elle semblait attachée à son travail et demanda où était une affiche qu'elle avait collée, semblant vouloir reprendre son travail après son congé.

 

Je remarquai assez vite qu'il y avait un décalage entre ce que la faculté m'avait appris et ce que cette équipe attendait de moi. Je fis mes premiers bilans, félicitée par le directeur sympathique mais perplexe. Je restais dans l'orthodoxie de mes études ; il était clair que le bilan de langage de ces enfants montrait toutes les difficultés phonétiques que je savais déceler. Je ne me souviens pas que l'équipe réagisse à cela, mais je me mettais à cette époque-là en difficulté, ne voyant pas le problème plus global de déficience ou de communication. Nous apprenions à détecter des indices phonétiques, grammaticaux ou de vocabulaire. Le bilan négatif du départ devait proposer un traitement et des progrès.

Je me souviens d’ une fille assez extravertie qui animait un groupe autour de l'équitation et du rapport aux chevaux ou poneys. Un jour, elle fit un lapsus qui fit rire le directeur, parlant de thérapie pour les chevaux. Les réunions étaient souvent un lieu de plaisanteries bon enfant.

 

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Je ne voyais pas les parents, domaine réservé aux consultants psychiatres et psychologues me semble-t-il, quoique la psychologue,Nicole, ancienne actrice porno, refusait de les associer. C’était un signe du travail qui m’était demandé : m’occuper des enfants sans tenir compte de la famille. Dans ma petite expérience de libérale, c’était un peu nouveau pour moi. Les parents voyaient les professionnels paramédicaux lors des samedis portes ouvertes, soit deux ou trois fois par an.

Le travail avec les éducateurs, qui avaient en garde les enfants sur le temps hors scolaire et hors rééducations, était organisé en temps de collaboration avec eux autour de thèmes comme les comptines ou les contes, par exemple. La plupart des éducateurs ne connaissaient pas ou ne comprenaient pas l'intérêt de passer un bilan et intégraient les enfants dans ces groupes selon leurs impressions souvent subjectives. J'avais dû finir par m'imposer davantage pour transformer ces séances en temps de

rééducation.

J'avais eu l'occasion de travailler avec ces professionnels lors de mes petits jobs . En somme, je me considérais comme une spécialiste du langage.

Les éducateurs qui avaient les tâches ingrates comme emmener les enfants aux toilettes, leur apprendre la propreté pour ceux qui n'étaient pas autonomes, leur apprendre à se comporter. Ils avaient en échange la possibilité de faire un lien avec les parents, avec l'accord de leur responsable. Tout était très cadré et chacun avait ses plates-bandes.

Les responsables n'oubliaient pas que dans cette association créée par des parents, et certains faisaient partie prenante de l'EME, il ne fallait pas les contrarier. Ainsi, il ne fallait pas refuser la rééducation du langage ou des cours d'apprentissage de la lecture s'ils le demandaient, même si c'était une mission trop ambitieuse.

À cette époque, aucune méthode alternative sérieuse n'était proposée, mais il y avait encore des dérives sectaires faisant croire des miracles aux parents (comme "ce sont des enfants très intelligents", avait dit la dame rencontrée au début).

 

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